Interview d’Angelin Preljocaj

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Simone: Vous avez commencé la danse de manière assez peu commune, pouvez-vous me raconter comment cela s’est fait?

Angelin Preljocaj : C’est une histoire assez curieuse parce que se mettre à danser à partir d’une image fixe, c’est assez paradoxal, mais c’est ce qui m’est arrivé. L’on m’avait prêté un livre sur la danse, et dedans il y avait une très belle photographie de Noureev, suspendu dans un saut. Et la légende disait: Rudolf Noureev transformé par la danse. Je trouvais son visage tellement beau, tellement rayonnant de l’intérieur, que j’ai demandé à ma petite camarade, j’avais 11 ans à l’époque, où elle faisait de la danse. Et je me suis pointé à son premier cours de danse. Avec mon pantalon de kimono, parce que je faisais du judo, et un t-shirt, et j’ai commencé mon premier cours.

Simone : C’est intéressant de lier les arts martiaux à la danse. Quel est le lien pour vous ?

Angelin Preljocaj :J’étais un enfant assez physique, et en même temps, j’aime beaucoup la musique, et quand j’ai découvert la danse, j’ai vu qu’il y avait vraiment ces deux choses qui se retrouvaient. A la fois le mouvement, et puis une certaine poésie. Alors que dans le judo, non qu’il n’y ait pas de poésie, mais il y a quelque chose autour de l’efficacité, comme dans beaucoup de sports par ailleurs. Dans la danse, je retrouvais cette physicalité qui me plaisait énormément, et en même temps la musique qui me remplissait énormément. Parce que les premiers cours, c’était avec du piano et j’étais complètement fasciné par cela. L’idée de bouger sur de la musique, elle était pour moi merveilleuse en soi.

Simone : D’une certaine manière, j’ai fait le parcours inversé : j’ai fait de la danse, puis des arts martiaux. Et je trouve que cette idée d’un lien entre ces deux expressions physiques très intéressant. Comment voyez-vous cela ?

Angelin Preljocaj :Je crois qu’il doit y avoir quelque chose qui est lié à l’idée d’une forme de spiritualité du corps. C’est curieux à dire, parce que c’est absolument inverse, mais je crois que le corps humain a une spiritualité intrinsèque, mystérieuse. Et le rôle du chorégraphe est de la débusquer, de la faire sortir. Parce qu’on pourrait croire que la spiritualité c’est là (touche sa tête), alors que le corps génère lui une spiritualité que j’aimerais rendre.

Simone : Dans vos ballets, on voit souvent la violence des corps …

Angelin Preljocaj : La violence revient tout le temps dans l’histoire de l’humanité, depuis l’aube des temps. C’est une constante, et en même temps je ne pouvais pas imaginer que la danse qui est un art qui utilise le corps comme un vecteur du mouvement puisse ne pas utiliser la violence qui se fait précisément sur les corps la plupart du temps. Comment un art dont le principal matériau c’est le corps pouvait ignorer la violence dans le monde. Je crois qu’il y a même une responsabilité de la danse à prendre une part de la violence du monde dans sa recherche et son évolution.

Simone : Comment est-ce que vous traduisez cela ?

Angelin Preljocaj : Je le traduis tout d’abord par une recherche. J’essaie de voir ce que justement la guerre, la bataille peut générer. On peut le constater dans d’autres formes d’art, la peinture par exemple. Les batailles génèrent des formes esthétiques époustouflantes. Si on pense au Caravage, la violence des corps du Caravage c’est quelque chose d’absolument stupéfiant. Ne pas ignorer que la violence peut générer quelque chose de l’ordre de la créativité.

Simone : Elle est nécessaire pour créer ?

Angelin Preljocaj : Je ne sais pas … non, il n’y a pas que la violence, la violence c’est un segment de l’humanité, c’est dans les gènes de l’humanité. On le voit dans tous les domaines et malheureusement c’est là, c’est en nous.

Simone : Il y a la violence d’un côté, et de l’autre côté, votre travail est empreint d’une grande sensualité. Elle agit presque comme contrepoids à la violence.

Angelin Preljocaj : J’ai l’impression que mon travail a toujours été protéiforme, comme sur deux appuis. Quand j’ai commencé la danse, je faisais du judo, quand j’ai abandonné le judo pour me consacrer à la danse, j’ai fait de la danse classique et la danse contemporaine en même temps. Et puis ensuite, quand je me suis vraiment décidé de faire de la danse contemporaine, il y a eu deux courants en moi. Celui de l’expressionnisme allemand avec Karine Wehner, et la danse américaine avec Merce Cunningham. A nouveau deux courants. C’est sans arrêt des courants qui se séparent, qui confluent, et qui me nourrissent. La sensualité c’est un peu le pendant de la violence. Pour moi il s’agit aussi de comprendre comment dans la violence on peut trouver de la sensualité, et comment dans la sensualité on peut trouver une certaine forme de violence. Et de voir comment tout ça peut s’articuler, et finalement, participer à l’évolution d’une écriture chorégraphique. C’est vraiment ma démarche principale : de continuer à débusquer, et à inventer des mouvements que je n’aurais pas fait. J’aime beaucoup m’atteler à des choses qui me dépassent et que je ne sais pas faire.

Simone : Pourrait-on dire que ce sont là les deux pôles de votre personnalité ?

Angelin Preljocaj : Si vous le dites …

Simone : Et vous, vous diriez quoi ?

Angelin Preljocaj : La violence et la sensualité ? Non, c’est quand même plus complexe, ce n’est pas aussi binaire. Je reviens à la dualité : il y a quelque chose de très cartésien dans mon travail, j’ai grandi dans l’école de la république, il y a quelque chose de très linéaire, de rigoureux, de mathématique presque. Mais bercé par une sensualité. C’est quelque chose qui constitue mon travail, et même la violence qui peut être l’idée d’un chaos pourrait être quelque chose qui serait mis en équation chorégraphique. Et c’est ce que je cherche parfois.

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Simone : Quand on fait un retour sur les 30 dernières années, quels ont été pour vous les moments de grâce que vous avez vécu ?

Angelin Preljocaj : C’est l’émotion de certains ballets, l’émotion vient survient quand les choses revivent. Cela m’émeut toujours de voir un ballet 10 ans plus tard, et de voir comment les danseurs lui redonnent vie, de voir qu’il y a encore un soupçon de grâce, un soupçon de sens. C’est émouvant pour moi. Un autre souvenir qui a été un grand moment personnellement pour moi dans mon travail c’est quand j’ai dansé à 52 ans le Funambule. J’étais danseur mais plus dans un esprit de troupe. Une heure et quart seul sur scène, c’était très fort pour moi.

Simone : Dans une aussi longue carrière, il y a des hauts et des bas. Des moments de doute …

Angelin Preljocaj :Oui, il y a des moments de doute, des moments où on doit prendre des décisions, parfois liées à une actualité politique, des choses qui sortent de votre champs artistique. Moi, je pense qu’il faut veiller à rester un être politique, ce n’est pas parce qu’on est un artiste qu’on n’est plus un être politique. Tout être humain est un être politique parce qu’il est connecté à l’humanité et au monde. Vraiment, il faut veiller à être un être politique, être prêt parfois à prendre des positions qui vont parfois à l’encontre de vos avantages artistiques. Et décider de renoncer à certaines choses que d’essayer de céder à des trompettes qui pourraient être très désagréables et prendre des allures trop droitières.

Simone : Cela veut dire ne pas céder à la facilité ?

Angelin Preljocaj : Ne pas céder à la facilité, et rester vigilant à la politique qui vous entoure. Qui concerne ce qui se passe dans le monde, tout ce qui vous entoure. Cela peut aussi concerner l’endroit où vous vivez, mais parfois aussi la cité dans laquelle vous vivez. Il faut être capable de prendre une position claire par rapport à ça, c’est important pour moi.

Simone : Vous vous considérez comme un artiste engagé ?

Angelin Preljocaj : Non, je ne suis surtout pas un artiste engagé. Je suis quelqu’un qui rêve de garder une éthique jusqu’au bout, de ne pas y renoncer quoiqu’il arrive. Ce n’est pas dans mon art que je fais ce travail, c’est dans ma vie que je le fais, que je prends ces décisions-là. Je pense que l’art doit être libre, il doit être capable à la fois de prendre de la distance, et de restituer les choses autrement.

Simone : Vous faites de la peinture également …

Angelin Preljocaj : Oui, j’aime bien peindre. Mais c’est mon plaisir secret et personnel.

Simone : Le mouvement du pinceau, c’est une sorte de danse aussi …

Angelin Preljocaj : Je crois que le mouvement du pinceau est un mouvement plus solitaire encore, que le partenaire c’est la toile, que la toile est mystérieuse aussi dans ses réponses. Alors qu’avec les collaborateurs, les danseurs, les techniciens, même les gens et aussi dans l’administration, il y a un échange permanent qui me nourrit énormément, on rebondit. Avec la peinture, on est face à soi-même. La toile blanche est un miroir qui vous renvoie à votre vacuité parfois, à votre gouffre. C’est là qu’il y a un enjeu à faire vire.

Simone : Qu’est-ce qui vous émeut ?

Angelin Preljocaj : Beaucoup de choses m’émeuvent. Un arbre peut m’émouvoir, mais aussi un enfant, une musique, une phrase. Un son, certaines attentions, la politesse ça m’émeut parfois.

Simone : Et qu’est-ce qui vous met en colère ?

Angelin Preljocaj : L’incivilité me met en colère, le manque de respect des autres. Je vous dis ça, je pourrais vous dire autre chose demain.

Simone : On voit dans votre œuvre que vous êtes, peut-être pas en colère, mais touché par ce qui se passe autour de vous. C’est plutôt rare, cette prise de position politique.

Angelin Preljocaj : Dans Retour à Berratham il y a un véritable engagement, même dans l’échange avec Laurent Mauvignier qui a écrit le texte. On avait le désir de restituer le monde, les affres et la violence, et les incohérences aussi. Et en travaillant avec Adel Abdessemed qui a fait les décors, on a avancé dans une vision de notre époque qui est très troublante. Parce que l’on voit maintenant aux informations des images que nous acons créées pour ce spectacle, mais avant même qu’elles existent en réalité. Et c’est tr7es étrange de voir comment les artistes comme Adel Abdessemed ou Laurent Mauvignier ont une vision presque intuitive de l’avenir en fait. Moi, en tant que chorégraphe, c’est ce que j’essaie de faire.  D’être dans une position de capteur, comme une antenne parabolique, qui serait ) l’écoute du monde, qui en prendrait la substance et qui la retranscrit par la danse. Je pense que c’est ça, notre rôle.

Simone : Comment voulez-vous que les spectateurs soient touchés par cette nouvelle pièce ?

Angelin Preljocaj : D’abord par l’écriture absolument magnifique de Laurent Mauvignier, je crois que je l’ai dit ailleurs, mais travailler sur son écriture c’est comme travailler sur Igor Stravinsky. Il y a une vraie puissance, une construction, un phrasé. Une lame de fond qui vous porte, de la même manière, le Sacre du Printemps peut porter un ballet. C’est un travail passionnant. Et aussi comment faire exister le mouvement entre les mots, une sorte de subconscient du texte. Et comment inventer une écriture nouvelle qui ne serait pas ni celle de l’écrivain, ni celle que j’ai déjà fait avant, mais une écriture qui me pousse à inventer des choses nouvelles.

Simone : Qu’est-ce qui vous importe le plus dans cette pièce ?

Angelin Preljocaj : Ce que je trouve intéressant, comment l’aventure individuelle et l’aventure collective se croisent avec la violence et une acuité inouïe dans ce spectacle. On a le parcours d’un individu, et le parcours d’une civilisation qui s’entrechoquent dans le spectacle.

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Simone : Quel est le lien entre le spectacle et l’actualité ?

Angelin Preljocaj : Le spectacle raconte le retour d’un immigrant dans son pays d’origine qui a subi la guerre. Il y a presque deux thèmes, le thème de la guerre qu’on a actuellement et qui se développe dans certaines régions du monde. Et le thème des migrants, qui fuient les guerres. C’est presque un chemin inverse. Parce qu’il revient d’un processus d’immigration dans un endroit qui a subi la guerre. Ce qu’il découvre là ce n’est pas la guerre elle-même, mais les traces, les violentes cicatrices de la guerre qui ne sont pas toujours visibles et lisibles à l’œil nu, mais profondément ancrés dans la conscience. Et ce que l’on peut constater dans ces moments-là c’est que ce qui semble être la paix n’est autre chose que la préparation de la prochaine guerre. Et on l’a vu beaucoup entre les deux guerres mondiales, et on pourrait même se dire que la pseudo-paix que l’on vit maintenant, période de paix actuelle n’est autre chose que la préparation lente et précise d’une prochaine guerre.

Simone : C’est une image très noire.

Angelin Preljocaj : Oui, c’est assez dur, oui.

Simone : Vous êtes pessimiste par rapport à l’avenir ?

Angelin Preljocaj : Oui, assez pessimiste par la raison, mais malheureusement optimiste par le cœur. C’est un conflit intérieur.

Simone : Malheureusement optimiste ?

Angelin Preljocaj : Oui, malheureusement.

Simone : Ce n’est pas plutôt une bonne chose d’être optimiste, de continuer à croire qu’il est possible de faire avancer les choses ?

Angelin Preljcaj : Je ne sais pas, mais je pourrais aussi dire que je suis heureusement pessimiste.

Simone : Mais en même temps, vous faites un nouveau métier, c’est optimiste. Qu’est-ce que cela représente pour vous, de passer de la danse, une création éphémère à la création d’un film ?

Angelin Preljocaj : Je crois que faire un film c’est créer une autre danse. Je pense qu’un beau film c’est un film qui danse. Ce que je fais là avec Valérie Muller qui co-réalise avec moi, c’est vraiment cela, c’est d’essayer de faire danser les plans. De mettre aussi dans chaque plan une acuité des corps qui serait plus singulière de mon activité de chorégraphe. L’acuité avec laquelle j’ai toujours regardé les corps m’amène au moment où je filme à des sensations très particulières, à des désirs et des partis pris artistiques particulières.

Simone : Vous avez évoqué toute à l’heure que vous aimez vous mettre en danger, sortir de votre zone de confort. La réalisation c’est prendre des risques ?

Angelin Preljocaj : La réalisation peut être une partie de cette prise de risque. Mais en même temps, si on est entouré par des gens comme Georges Chaptas qui est le chef opérateur du film, c’est un échange. C’est comme le travail avec les décorateurs ou éclairagistes. C’est processus d’hybridation des savoirs, des connaissances qui procèdent à la création d’une œuvre presque chorale. Toute à l’heure, on parlait de la peinture, avec le cinéma, on est très loin de la peinture. Ou bien le pinceau est extrêmement complexe. La prise de risques est parfois dans des choses beaucoup plus subtiles que les gens ne voient pas en fait. Je crois que dans Retour à Berratham, j’ai pris des risques énormes. Et tant mieux si on les voit pas. La prise de risque est là pour me permettre d’avancer, elle n’est pas forcément là pour que l’on l’identifie.

Simone : Qu’est-ce qui vous pousse, qu’est-ce qui vous fait avancer ?

Angelin Preljocaj : Ce qui me fait avancer c’est ça, d’essayer de choses que je ne sais pas faire, de voir comment ça me régénère. C’est comme une sorte de transfusion, un sang nouveau. Chaque fois que je fais quelque chose que je ne sais pas faire, j’apprends à faire autre chose, et cela me régénère. Et moi j’ai vraiment besoin de cela faire parce que je m’ennuie horriblement souvent.

Simone : Comment voyez-vous l’avenir, le vôtre, l’avenir tout court ?

Angelin Preljocaj : L’avenir du monde, je le vois très mal, je suis très perturbé par ce qui se passe … Mon avenir, je dirais qu’en regardant les 30 années qui se sont écoulées, cet espèce de Rubik’s Cube, il y a beaucoup de facettes différentes. A tel point parfois que l’on m’a dit ce n’est pas le même chorégraphe qui a fait telle pièce ou telle autre. Mais c’est parce que j’ai besoin de cette variété aussi. Et ce patchwork me donne une sorte d’image. C’est quelque chose qui est une projection vers l’avenir qui me pousse à continuer.

Simone : Dans la perspective, cela donne quoi ?

Angelin Preljocaj : Trente ans, au moins. Vous allez devoir me supporter encore au moins trente ans.

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