Insider – une semaine dans la vie d’un collectionneur

Des fêtes délirantes et du champagne à gogo? La parisienne Sandra Hegedüs nous montre à quoi ressemble vraiment la semaine de la FIAC

Sandra Hegedus au Grand Palais
Sandra Hegedus: l’art est une passion

„Il faut manger des vitamines et porter des baskets“, me prévient Sandra Hegedüs en riant au téléphone, „C’est la semaine la plus excitante de l’année, pendant la FIAC, Paris devient le centre du monde de l’art!“

Au Grand Palais, la foire commence seulement le mercredi, mais pour les „insider“ comme Sandra Hegedüs, le marathon débute déjà le lundi. Sandra est née au Brésil, mais depuis 1990, elle vit à Paris. En 2005, elle a commencé à acheter de l’art. „Je n’aime pas le terme collectionneuse. J’aime l’art et je vis avec l’art“, me dit-elle. L’organisation et la discipline sont les maîtres mots pour une FIAC réussie. „C’est simple: on sort le matin, et on rentre tard le soir. Entre deux, on rencontre des gens tout le temps.“, rit-elle. Pour commencer en douceur, nous débutons le lundi avec le vernissage de la nouvelle exposition du Palais de Tokyo. Devant l’entrée, plusieurs centaines de personnes font la queue. Sandra Hegedüs nous fait signe et se dirige vers l’entrée du personnel. Elle est saluée par le vigile qui lui ouvre immédiatement la porte. Rien de surprenant: Sandra est un peu à la maison ici.

L’ancienne productrice de film n’est pas uniquement une collectionneuse, mais elle est surtout mécène. En 2009, elle a crée Sam Art Projects, une bourse de soutien aux artistes étrangers. Tous les ans, son jury prime deux artistes originaires de deux pays non-européens qui sont invités en résidence à Paris pour une durée entre 1 à 8 mois. Les oeuvres produites pendant la résidence sont exposées ensuite ici au Palais de Tokyo. „Beaucoup d’artistes très célèbres en Amérique du Sud ou en Afrique ne sont pas du tout connus en France. J’aimerais que ça change, grâce à Sam Art Projects.“ Mais Sandra soutient aussi les artistes français avec leurs projets ailleurs: „L’échange culturel est très important pour moi. Je vis en France, et c’est une évidence pour moi d’aider les artistes d’ici pour qu’ils puissent réaliser des projets à l’étranger.“

Warm Up

Le Palais de Tokyo ne fut qu’un simple échauffement. Le mardi matin, nous nous retrouvons aux Tuileries pour y decouvrir le ‘Hors les Murs’ avec les oeuvres de 25 artistes contemporains. Un indispensable pour Sandra Hegedüs „Pendant la FIAC, on peut découvrir de l’art partout dans Paris, gratuitement, dans les rues. Ce n’est pas limitée aux collectionneurs qui paient. Il faut aussi visiter les foires OFF qui sont excellentes : Asia Now, Paris Internationale, Galeristes. Tout le monde peut y découvrir de l’art et de nouveaux artistes. “

Hors les Murs aux Tuileries

Le vernissage de l’exposition au Petit Palais est également un incontournable dans l’agenda. Comme mécène et collectionneuse, Sandra est présente, non seulement pour voir les expositions mais également pour soutenir „ses“ artistes. De loin nous entendons une musique digne d’un dancefloor, mais cela n’intéresse pas autant Sandra Hegedüs que cette armure dans un coin sombre du Petit Palais. Une performance de l’artiste français Abraham Poincheval, connu pour ses expériences extrêmes. Il s’est laissé enfermer pendant plusieurs jours dans un rocher ou dans une peau d’ours. „Abraham, es-tu là? Bouge ton petit doigt!“ tente Sandra. Mais l’armure reste figée. „Je suis sûre qu’il est dedans, il est juste incroyable, il fait des oeuvres tellement dingues!“ Il n’est pas encore 21h lorsque Sandra s’excuse et prend congé: „Demain, nous devons être en forme!“ me prévient-elle avec un clin d’oeil.

Sylvie Fleury résume bien la chose: cette semaine on dit oui à tout!

Endurance

A 11h pile le mercredi nous voilà devant le Grand Palais où attendent déjà des centaines de collectionneurs. La journée avant l’ouverture au public est réservée aux VIP. L’ambiance est électrique, ceux qui souhaitent acheter ici, doivent agir vite. Et Sandra le sait bien.

Presque 10 minutes après notre arrivée, elle tombe sur une première oeuvre: une sculpture-peinture du duo d’artistes Ida Tursic-Wilfried Mille, nominés pour le prix Marcel Duchamp 2019. Mais ce n’est pas ce qui motive Sandra „Mes achats sont toujours impulsifs, je n’achète pas pour investir mon argent, mais parce qu’une oeuvre me parle. C’est comme un coup de foudre. Et celle-ci est très marrante, elle est super originale“. Une autre oeuvre de l’écossais Douglas Gordon couronne la visite du Grand Palais. Pour Sandra, la foire est aussi du travail: elle passe beaucoup de temps à discuter avec les galeristes pour parler des projets des artistes, à se renseigner sur les nouvelles oeuvres et à donner des interviews.

Cette oeuvre de Ida Tursic-Wilfried Mille est le dernier coup de foudre de Sandra

Après plusieurs heures sur la foire, et malgré les chaussures confortables, nous sommes toutes les deux KO. Mais la soirée s’annonce assez trépidante: l’ouverture de la succursale parisienne de la Méga-Galerie David Zwirner est aujourd’hui the place to be. A 19h, il y a tant de monde dans la galerie qu’il devient impossible de voir les oeuves accrochées. La réception pour invités triés sur le volet au restaurant Loulou s’avère beaucoup plus civilisée. Sandra Hegedüs est évidemment présente, même si elle admet en haussant les épaules avec un sourire: „Les soirées ce n’est pas ce qui m’intéresse le plus, ce n’est pas là que l’on découvre l’art!“ Du champagne et des petits fours sont servis aux happy few. Sandra échange ses impressions de la foire avec quelques artistes et collectionneurs. Tout le monde semble être d’accord: la FIAC 2019 est un excellent cru!

Adam Naas chez Thaddaeus Ropac à Pantin

Il est presque minuit, mais il reste un dernier rendez-vous sur l’agenda. Sandra me montre ses pieds en riant „Je dois faire une pause!“. Me voilà seule en banlieue parisienne, à Pantin dans la galerie de Thaddaeus Ropac. Les dernières oeuvres monumentales de l’allemand Georg Baselitz ornent les murs de cette galerie à l’allure de centre d’art. Le chanteur français Adam Naas donne un concert en plein milieu. C’est féérique. Pour couronner le tout, sur des immenses tables, l‘artsy crowd affamée trouve la meilleure mousse au chocolat de la foire, des macarons et bien sûr, du champagne. Thaddaeus Ropac sait comment chouchouter ses invités.

Sprint

La nuit est courte, car jeudi matin, il faut retourner au Grand Palais. Devant l’une des entrées, des camions attendent de charger de grosses caisses en bois, d’autres caisses sont rentrés sous la verrière. Les galeries ont bien vendues la veille, et remettent de nouvelles oeuvres sur leur stand avant l’ouverture au public.
Aujourd’hui, Sandra Hegedüs visite la foire en tant que membre du comité d’achat du Centre Pompidou. Bernard Blistène en personne explique des pièces qui sont proposées à l’achat au comité durant une visite privée de la FIAC. Sandra est très investie dans le comité d’achat, elle s’occupe de l’Amérique Latine. Entrer dans la collection du Centre Pompidou, c’est un grand pas dans la carrière d’un artiste. „Si je peux aider les artistes pour les faire avancer, c’est merveilleux.“, me dit-elle. Après plusieurs heures de visite, le comité délibère à huis clos. Mais Sandra Hegedüs doit s’excuser: elle reçoit chez elle un groupe de voyageurs Brésiliens qui viennent visiter sa collection. Pendant la FIAC, il est d’usage que les collectionneurs permettent à des invités de découvrir leur collection.

Sandra Hegedus avec Bernard Blistène

Celle de Sandra Hegedüs comprend plusieurs centaines d’oeuvres „C’est l’histoire de ma vie! La collection est elle-même une oeuvre d’art qui reflète mon chemin. Lorsque j’ai divorcée, la collection est devenue triste. Et quand je suis retombée amoureuse, elle est devenue gaie.“, explique Sandra. Elle a un talent de conteuse et sait tenir son public en haleine avec des anecdotes sur chaque pièce. „Cette oeuvre de Douglas Gordon comprenait des épluchures du crayon, placées en dessous du dessin. Mais il y a quelque temps, des peintres sont venus à la maison et ils croyaient que ces épluchures étaient des déchets. Ils ont tout nettoyé et jeté à la poubelle, pensant bien faire“. Les invités ne partent qu’à la tombée de la nuit.

Une maison presque comme un musée

Ligne d’arrivée

Il est vendredi, la folle semaine touche à sa fin. Sandra m’emmène à notre dernier rendez-vous ensemble. Elle est membre du jury pour le Prix de la fondation d’entreprise Ricard, un prix très important pour des jeunes artistes: leur oeuvre est acheté et exposé au Centre Pompidou, et ils ont la possibilité de réaliser un projet à l’étranger. Cela semble être le bon moment pour demander, en guise conclusion à Sandra ce qui lui importe le plus dans son engagement pour l’art „Il est important pour moi d’aider les artistes à être libres. Les galeries leur donnent des racines, je veux leur donner des ailes.“ dit-elle. Et mi-baillant, mi-rigolant, elle ajoute „Après ce diner, je rentre chez moi, et je reste en pyjama jusqu’à lundi’!“

Article apparu en novembre 2019 dans Prestige Magazin
www.prestigemagazin.com

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