Interview intégrale de Anselm Grün

Simone : Père Anselm, vous êtes moine Bénédictin. Comment est-ce que la règle bénédictine structure votre vie ?

Anselm : Les Bénédictins sont les héritiers de Benoît de Nursie qui a vécu entre 480 et 547. A l’époque, d’autres monastères existaient déjà, mais Benoît a rédigé une nouvelle règle monastique d’une grande sagesse qui fixe la vie quotidienne : le réveil, les prières, les repas et le travail. Benoît priait 7 fois par jour et même durant la nuit. Dans notre monastère, à Münsterschwarzach en Bavière, nous n’avons plus que 5 prières dans la journée. Je pense que c’est un rythme très important. Nous nous levons tôt pour profiter de la qualité du matin. Et CG Jung, le psychanalyste suisse a souligné l’importance du rythme. Il pensait que travailler avec un rythme bien étbli permet d’être plus efficace.
Notre travail quotidien est interrompu par les prières. Ce qu’il faut comprendre, c’est que la règle bénédictine ne met pas le travail au centre de la vie. Par les interruptions régulières, la règle bénédictine nous rappelle chaque jour que Dieu est le centre de notre vie et aussi de notre travail. C’est en quelque sorte notre défi de mettre Dieu toujours au coeur de nos vies. J’ai aussi réalisé à quel point ce rythme de prière et de travail est important pour moi. Les trois premières heures de la journée se passent en silence: la méditation, la prière. Et j’en ai besoin pour me connecter à ma source intérieure.
Après le déjeuner, je fais une petite sieste. Et quand je sors de mon travail dans l’administration vers 17h, et que je me sens fatigué, je m’accorde 10- 15 minutes pour me reposer. Sentir mon corps, me dire que j’ai été au service de Dieu et des hommes, cela me fait du bien. Cette petite pause me permet de récupérer pour mieux continuer après.
Avec tout cela, je suis à l’écoute de mon corps, et je respecte mon bio-rythme. Quand je suis fatigué, je ne force pas, je ne cherche pas à rester éveillé en buvant du café. Je m’accorde des des pauses pendant lesquelles je ne fais rien du tout. Et après le repos, l’envie de faire des choses revient tout naturellement. Je pense que c’est ça le secret : je ne me mets pas la pression. Je ne suis pas un perfectionniste. Je laisse les choses se faire naturellement, sans stress.

Simone : C’est quand même un rythme assez fatiguant…

Anselm : Se lever à 4h40 tous les jours, ce n’est pas quelque chose que l’on réussit à faire comme une routine vide de sens. Pour nous, en tant que moins, il est important que nous sachons pourquoi nous le faisons. Et ça arrive aussi que parfois, on se sent vide à l’intérieur, on n’a pas envie de se lever. Quand ça arrive, je me demande d’où vient ce vide, pourquoi je n’ai pas envie. Je pense que le rythme de la règle bénédictine nous oblige à nous confronter à nous-mêmes. Lorsqu’on vit en communauté, on ne peut pas vivre égoïstement, comme on le souhaite. Il faut apprendre à s’adapter à l’Autre. Et de cette manière, la communauté nous confronte aussi avec nos propres côtés sombres.

Simone : Vous êtes le moine le plus connu Outre-Rhin, une vraie célébrité. Comment réagissent vos confrères à Münsterschwarzach vis-à-vis de cette popularité ?

Anselm : Quand j’ai commencé mes conférences, c’est vrai que ça a posé quelques problèmes. Mes conférences, c’était un peu exceptionnel, car les autres frères n’en donnent pas autant. Certains croyaient que c’était la belle vie pour moi, de pouvoir sortir si souvent du monastère et tout … Mais avec le temps, ils ont fini par réaliser que c’est aussi très fatiguant. Et ils ont compris que j’apporte beaucoup d’argent au monastère avec cette activité. Plus que les autres. Donc, maintenant, mes frères me portent. Et certains sont même très fiers quand ils partent en vacances parce que notre monastère est devenu connu grâce à moi en quelque sorte. Mais bien entendu, s’il y a de la jalousie … c’est une question un peu plus complexe, car personne ne l’exprime de manière directe, mais je pense que certainement, il y a un peu de jalousie quelque part, même si ce n’est pas de manière consciente …

Simone : Et vous, comment vous sentez-vous par rapport à vos confrères ?

Anselm : J’observe les autres, et j’avoue que parfois, je me dis que certains frères pourraient peut-être faire un peu plus. Mais je suis heureux que ma vie est en mouvement, telle qu’elle est. Je constate aussi que certains frères qui ont une vie un peu plus tranquille et qui sont peut-être plus occupés par eux-mêmes sont parfois en moins bonne forme physique que moi. Pour moi, la vie est comblée quand elle est féconde, quand elle est fluide … et non quand elle stagne.

Simone : Vous êtes aussi un thérapeute – le terme que vous utilisez c’est « soigneur de l’âme ». Qu’est ce que cela signifie vraiment ?

Anselm : Prendre soin de l’âme cela veut dire que j’essaie de percevoir ce qui émeut les gens. De quoi ils souffrent. Je me demande dans un premier temps quelle est leur image de Dieu ? Car soigner l’âme, c’est avant tout un travail sur l’image de Dieu et sur l’image que nous avons de nous-mêmes. Les deux sont liées pour moi. Lorsqu’une personne a une image négative d’elle-même, elle a une image négative de Dieu et vice versa. Donc l’image que nous avons de Dieu est importante.
Ensuite, je cherche à comprendre leur désir profond. Et je cherche les blocages. Il y a un conte qui illustre ma pensée : un jeune homme est renvoyé par sa famille, car il parle la langue des chiens aboyants, et son père lui dit qu’il ne sert à rien. Le jeune homme se met alors à parcourir le monde, et au cours de son voyage, il doit affronter des épreuves. Un soir, il ne trouve pour y dormir qu’une tour habitée par une meute de chiens sauvages. La tour a été abandonnée par les personnes qui habitent cette région à cause des chiens qui aboient dès que quelqu’un s’approche. Mais n’ayant d’autre endroit, le jeune homme décide d’y passer la nuit. Aussitôt, les chiens sauvages se mettent à aboyer férocement. Mais au lieu d’avoir peur, le jeune homme comprend leur aboiement, puisqu’il parle leur langue. Et en aboyant, les chiens lui révèlent qu’ils sont si sauvages parce qu’ils gardent un trésor.
Ceci est pour moi une métaphore importante : là où est le plus grand problème d’une personne se cache bien souvent aussi son trésor le plus cher.
Ces problèmes, ce sont souvent des agressions, de l’agacement, de la jalousie – des émotions qui nous servent de prétexte pour ne pas nous connecter à notre trésor. Le bon chemin pour moi, c’est de se connecter à son trésor intérieur en traversant toutes ces émotions négatives.
Chaque fois que quelqu’un me consulte pour des problèmes, je lui propose quelque chose de très concret. Ce qui revient souvent alors, c’est que la personne me rétorque alors qu’il n’a pas le temps, qu’il ne peut pas faire l’effort pour améliorer sa vie. Je lui demande alors de faire un plan détaillé de leur emploi de temps sur une semaine. Que font-il du lundi au dimanche ? Et puis, je regarde le plan avec lui, et je regarde s’il vit vraiment sa propre vie, ou si a vie lui est imposée. Est ce qu’il y a un moment dans la semaine qui pourrait être dédié à faire vivre sa spiritualité?
A mon avis, nous avons tous besoin de rituels, le matin et le soir. Des rituels très concrets. Cela nous aide à regarder comment nous vivons notre vie. Est ce que notre vie nous est imposée, ou est ce que nous pouvons la gérer nous-mêmes, nous accorder du temps pour faire silence, pour méditer et pour créer.

Simone : Comment est ce que vous avez commencé à vous intéresser à la psychologie ?

Anselm : Cela a commencé par une grave crise que j’ai traversé à la fin de mes études, lorsque j’ai rédigé ma thèse. Ecrire une thèse, c’est un travail tout à fait artificiel, purement intellectuel – on s’enferme dans l’écriture et dans la lecture. Dans cette crise, j’ai été confronté à mes émotions profondes. Et les œuvres de comte Durckheim et de CG Jung m’ont beaucoup aidé à surmonter mes difficultés. Surtout Jung m’a fasciné, parce qu’il considère la religion de manière positive. Plus tard, j’ai trouvé de l’aide dans la psychologie trans-personnelle et dans les écrits des pères du désert.
De là est née une une image importante que j’utilise souvent dans mes livres : notre endroit intérieur. Il ne s’agit pas de tout maîtriser, ni ma culpabilité, ni mes angoisses ou ma jalousie. Mais il est important de tout vivre, de traverser ces émotions.
Il faut aller au fond de nous-mêmes, là où les émotions ne peuvent pas rentrer. Dans cet endroit où chacun de nous est indemne, intact, sans culpabilité. Cette image est importante pour moi.
Parce que je vois que beaucoup de gens se tourmentent, ils se sentent sans cesse blessés par les autres. L’on ne peut pas éradiquer la sensibilité, il n’y a pas de carapace qui nous protègerait – car si l’on essaie de se protéger avec une carapace, on risquerait de ne plus rien sentir du tout, de ne plus se percevoir ni de percevoir l’autre. Ce cheminement est important pour moi, et je le propose aussi à tous ceux qui viennent me voir.

Simone : Et quels sont les problèmes les plus typiques que vous rencontrez chez les gens ?

Anselm : Effectivement, il y a certains problèmes que l’on peut appeler typiques, des choses dont on me parle de manière récurrente. Ce sont souvent les problèmes de relations. C’est parfois assez fatiguant d’entendre toujours la même chose, parce que je réalise qu’il n’y a pas d’issue. Je n’entends qu’un côté, et non pas l’autre.
Du coup, je dois prendre soin de moi également, pour ne pas me laisser atteindre de ces problèmes. Je peux essayer d’aider au mieux ceux qui viennent me voir, mais en même temps, je dois aussi me protéger. Et souvent, les personnes qui me consultent ont des attentes exagérées. Ils croient que je pourrai résoudre tous leurs problèmes. Des parents qui m’écrivent que leur fils refuse toutes les thérapies, mais qu’avec moi, il accepterait … Ces genre de choses sont bien sûr flatteuses au début, mais j’ai fini par réaliser que ce n’est pas très réaliste. Aujourd’hui, je dois renoncer à ce genre d’accompagnement, je n’ai plus le temps.

Simone : C’est peut-être une des raisons pour lesquelles vous écrivez vos livres également … pour pouvoir aider les personnes qui ont besoin d’un soutien ?

Anselm : Oui, tout à fait. Mes premiers livres étaient une tentative de traduire le monachisme dans une langue contemporaine, en utilisant la psychologie. Au tout début, mes livres étaient destinés à des religieux ou des chrétiens bénévoles engagés dans leurs paroisses. Puis, un jour, la maison d’édition Herder m’a demandé d’écrire un livre sur 50 anges qui nous accompagnent au cours de l’année. Je me suis dit que j’allais essayer, et jusqu’à aujourd’hui, ce livre a été vendu à plus d’un million de lecteurs. Et avec ce livre, j’ai évidemment touché des personnes que jamais je n’aurais pu toucher autrement. Ce fut en 1996. Et à partir de là, tout a explosé. Avant, j’écrivais 2 livres par an, maintenant j’en écris beaucoup plus, avec des maisons d’édition différentes : Herder, Kreuzverlag … Des livres qui ne touchent pas que des lecteurs chrétiens, mais aussi ceux qui se sentent bien loin de l’église, qui ne croient en aucune religion. Je suis heureux que de cette manière, beaucoup de gens en quête spirituelle, même s’ils sont loin de l’église, lisent mes livres. Et ils me disent qu’ils s’y retrouvent. Pourquoi ? C’est difficile à dire … Souvent, ils me disent – et je considère cela comme un compliment – qu’ils auraient pu écrire la même chose. Que je traduis leurs pensées. Cela me réjouit quand les gens se reconnaissent dans mes livres, parce que j’écris simplement ce que je sens, et ce que je ressens chez les autres.

Simone : Et combien de livres écrivez-vous donc par an ?

Anselm : Oh, je ne compte pas, mais ça doit être entre 5 ou 10 par an … mais il y a beaucoup de petits livres là-dedans. Des grands livres, j’en écris peut-être 3 par an. Mais leur nombre augmente constamment.

Simone : Et d’où viennent les idées pour vos livres ?

Anselm : Je lis tous les jours, et l’écriture me garde vivant. Quand je commence un livre, je n’en ai pas encore le plan. J’ai une thématique qui m’intéresse et j’écris tout ce qui me vient à l’esprit. Puis je lis, et ces thématiques reviennent curieusement dans mes discussions avec les gens.
Au début, lorsque j’ai commencé à écrire, je ne pensais pas du tout qu’un jour, j’allais avoir autant de succès. Je réalise que mes pensées ont un impact sur la société et même sur l’église, que mes livres touchent des gens. Mais j’avoue que l’écriture n’a pas que de bons côtés. Quelques-uns n’aiment pas ce que j’écris, et parfois je reçois aussi des lettres d’insultes. Mais au fond, je ressens une énorme gratitude de pouvoir toucher autant de gens avec ce que je fais. Et je me sens responsable de mes lecteurs.  
Puis, c’est aussi une source de satisfaction pour moi que je gagne de l’argent pour le monastère. Je dis toujours : l’argent doit servir aux hommes. Et je suis content que l’argent de mes livres nous aide à améliorer les choses ici, faire des travaux à l’école par exemple. Le luxe, ça ne me tente pas du tout. M’acheter une maison ou quelques chose dans ce genre, je n’y ai jamais pensé. Pendant mes vacances, j’aime savourer la vie – mais de là à aller dans un hôtel de luxe, ça ne me viendrait jamais à l’esprit.

Simone : Et le luxe pour vous, c’est quoi alors ?

Anselm : Pour moi, le luxe, c’est d’avoir enfin un bon lecteur de CD dans ma voiture. Avant, j’ai été obligé de bidouiller avec la radio, avoir un lecteur de CD, ça me change la vie! Pour ma cellule dans le monastère, mes frères et sœurs m’ont offert une chaîne et un casque de bonne qualité pour que je puisse écouter de la musique quand je veux. Le vrai luxe pour moi, c’est ça: pouvoir écouter de la musique dans de telles conditions.

Simone : Et combien d’argent dépensez-vous pour vous-même ?

Anselm : Je n’ai pas vraiment besoin d’argent pour moi-même. Quand je n’ai plus de dentifrice ou de gel douche, je demande à notre frère concierge s’il peut m’en donner. Je ne m’achète jamais rien. Sauf le cappuccino, peut-être … Quand je me rends en voiture à mes conférences, j’aime m’arrêter pour boire un cappuccino en route. Mais depuis que ma secrétaire a avisé les organisateurs des conférences, il y a souvent un cappuccino qui m’attend à l’arrivée. Et du coup, je n’ai plus besoin de m’arrêter en route. Pour l’essence … ma voiture en consomme très peu, et je peux prendre de l’essence ici au monastère. Et l’argent de poche … hm, en réalité, je n’ai besoin de rien. J’ai toujours 100 euros dans mon portefeuille, histoire d’avoir quelque chose en cas de pépin. Mais je ne demande jamais de l’argent à notre caisse au monastère.

Simone : Et le bonheur, pour vous, c’est quoi, père Anselm?

Anselm : Le bonheur, c’est d’être en accord avec moi-même, d’être en paix. On ne peut pas attraper le bonheur, le garder auprès de soi. Quand je vis pleinement le moment présent, et que je l’accepte avec gratitude tel qu’il est, alors je suis heureux à cet instant. Et l’instant d’après, autre chose se présente à moi. Il faut alors que je l’accepte sans pour autant me laisser déstabiliser et sans perdre ma tranquillité.

Simone : Et qu’est ce qui vous blesse ?

Anselm : Je suis blessé quand mes bonnes intentions ne sont pas perçues par l’autre, et que je me sens limité par des visions dogmatiques que l’on cherche à m’imposer. Mais je sais que quand je veux avoir le cœur large, et que les autres ont le cœur étroit, je dois les accepter tels qu’ils sont. Je dois prendre chacun comme il est. Je suis heureux d’avoir appris cette largesse d’esprit de mon père.

Simone : Qu’est-ce qui compte le plus pour vous dans votre vie ?

Anselm : Pour moi, deux choses sont importantes : vivre ma propre vie, et me rappeler que chaque être humain est une représentation de Dieu. Quand je suis assis en silence, je sais que je suis connecté à moi-même. Je ne dois pas prouver que je suis un être spirituel, un intellectuel. Je peux être authentique, et cela compte pour moi. Je considère que nous avons chacun une mission dans la vie. Jésus a donné une mission à ses disciples. Et peut-être que cela n’a rien de spectaculaire, mais je voudrais être quelqu’un qui apporte la paix aux autres. Dans leur âme, la paix intérieure. Et je suis convaincu que tout un chacun a une mission dans sa vie, qu’elle soit grande ou petite.

Simone : Et quelle est votre plus grande angoisse ?

Anselm : Ma plus grande peur c’est de ne plus pouvoir utiliser mes sens, l’ouïe, la vue, de perdre la raison et de ne plus pouvoir écrire. En vieillissant, je sais que c’est un risque, et je suis très reconnaissant pour ma bonne santé. Je réalise que j’ai une vraie peur de perdre l’esprit et les sens – et quand cela m’arrive, je me représente ce moment : comment est ce que cela serait donc, ne plus rien avoir à dire, être réduit à ce que je dégage?

Simone : Parlons de vos rêves, vous avez un grand rêve ?

Anselm : Je n’ai pas de grands rêves. Je n’ai pas la prétention d’être lu partout … non, un grand rêve, je n’en ai pas.

Simone : Et un petit rêve ?

Anselm : Un petit rêve … oui, peut-être … j’aimerais beaucoup que des chrétiens et des non-chrétiens en Chine puissent s’intéressés par mes livres. Ca, ça serait un petit rêve pour moi.

Simone : Espérons qu’il va se réaliser. Merci beaucoup, père Anselm !

Nathalie Harvey – ou la vie en rose

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DSC00442 « Obrose » est écrit en lettres blanches sur la devanture noire du 11, rue Saint Bernard à Paris. Ca fait strict, le blanc sur le noir, mais mystérieux aussi, classique, tranchant, intemporel. Intriguant aussi, « Obrose », qu’est-ce que ça veut dire?
Je réfléchis encore en poussant la porte – et là, je rentre dans un univers tout autre. Mélange de couleurs, vives, presque vivantes. Une petite musique de fond, au sol d’innombrables assiettes en plastique avec des mélanges de couleurs acryliques, des pinceaux, et partout flotte cette l’odeur de térébenthine. Presque comme un parfum.
J’inhale, j’aime cette odeur, et elle va parfaitement à cet endroit. Je suis dans l’atelier et la galerie de Nathalie Harvey.

 


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DSC00499L’artiste m’accueille avec un grand sourire, et me propose un petit verre avant de faire le tour de l’atelier. Elle est en train de travailler une nouvelle toile et fait des essais en dessin sur la posture de la main.

« Les mains m’intéressent depuis toujours. C’est une partie du corps qui révèle la personne, qui en dit long sur son caractère. C’est presque comme un visage, avec des expressions très personnelles. »

Je découvre les toiles de sa dernière exposition, les mains y jouent un rôle primordial. Des mains avec des postures nonchalantes, en mouvement, ou bien des mains posées avec des messages dessus.


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Nathalie m’explique « Un jour, j’ai vu un type qui avait tatoué sur les phalanges d’une main DUCK et sur les phalanges de l’autre DOVE. C’est un jeu avec les tatouages FUCK et LOVE que certaines personnes portent sur mains aux Etats Unis. J’ai trouvé l’idée géniale d’en faire cette moquerie, et j’ai eu envie de reprendre ce jeu dans mes peintures. »


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Nathalie Harvey est franco-américaine. Peut-être cette double culture n’est pas pour rien en son approche décomplexée de grands classiques de l’histoire de l’art. Ses peintures respirent une grande fraîcheur que l’on ne retrouve que rarement en France. A moitié caché par des tubes de couleur et des pinceaux, je découvre le guide du Prado. La couverture est tellement tachée par la peinture qu’elle n’est presque plus lisible. Elle est devenue une oeuvre d’art en elle-même, cette couverture.
« Je m’inspire beaucoup des oeuvres de grands maîtres, comme par exemple ma série « Ménines ». C’est un hommage au fameux tableau de Vélasquez « Les Ménines ». J’ai mis la petite infante toute seule en scène, sur des tableaux différents. Parce que j’aime l’idée que le tableau de Vélasquez a été l’un des plus connus de son époque. Le pouvoir, la puissance de cette petite fille, si nonchalante, arrogante que l’on peut y voir. Pour moi, c’est la représentation même du pouvoir de la femme, de la place importante qu’incombait aux femmes à cette époque. C’est peut-être pour ça aussi que j’aime peindre des femmes. La femme, sa place dans la société, son pouvoir … Tu vois, c’est curieux, mais j’ai encore aujourd’hui, en 2013 des gens qui me disent ‘Ah, vous êtes artiste, alors vous avez certainement un mari riche qui vous soutient!’. Ca montre bien où on en est… Il y a encore du chemin à faire, et ne pas seulement pour les femmes, mais aussi pour les femmes-artistes …  »

© Nathalie Harvey


© Nathalie Harvey©  Nathalie Harvey© Nathalie Harvey

 

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Finalement, Nathalie m’explique ce que c’est, « Obrose » – « C’est l’observatoire des rires éphémères et des communications désarticulées qui récolte les instants fragiles, sublimes, criards et désordonnés, symboliques ou réels, qui frappent séduisent ou provoquent le regard afin que l’énergie dans ce qu’il y a de brut et de beau illumine. Mais, « ajoute-t-elle en riant,  » comme ça fait long, en général quand on me demande je donne la version courte: l’observatoire des rires éphémères et des communications désarticulées. L’origine de Obrose, c’est un bureau que Yann Toma m’a invité à créer pour Ouest Lumière. C’était l’observatoire rose des rires. J’ai enlevé le rose et ai gardé « Obrose » tout de même car ce mot me colle maintenant à la peau, et la définition est parfaite, je trouve. »
Je trouve aussi. Mais je me dis que le rose, elle ne l’a finalement pas vraiment enlevé, je retrouve cette couleur partout où je regarde … et j’aime sa fraîcheur un peu fluorescente qui donne un peps pop aux peintures de Nathalie. C’est osé, c’est féminin, et en même temps c’est totalement déjanté.


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Nathalie me permet de rester un peu dans l’atelier lorsqu’elle se remet au travail. Je me sens déjà presque comme chez moi. Tout en travaillant, Nathalie me raconte son école d’art où elle s’est sentie trop bridée dans l’expression, les professeurs qui cherchent à la cadrer, à lui imposer un propos. Ses doutes, puis la fin de l’école, et ce sentiment de libération qu’elle a eu en partant.
Puis, les premiers pas d’artiste qui l’emmènent quasiment directement outre atlantique, à Seattle. Le père de Nathalie est américain, et sa grand-mère vivait en Amérique. Nathalie y allait souvent, et c’est là qu’elle a trouvé un galeriste qui expose son travail et des amateurs d’art acheteurs.
Malheureusement, sa grand-mère est décédée, et les contacts en Amérique ne donnent plus autant de satisfaction à Nathalie. Elle décide donc de se concentrer sur son pays natal pour continuer son chemin d’artiste en France. Quelle chance pour nous …
Avec l’ouverture de « Obrose » dans le 11ème arrondissement de Paris, elle a créé un lieu rien qu’à elle. Un endroit qui fera vivre le quartier avec des couleurs qui se reflètent dans les vitres.


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Nathalie Harvey organisera dans ce lieu insolite des expositions de ses oeuvres, et je ne doute pas que nous allons la voir bientôt ailleurs … après Seattle, qui sait où son chemin l’emmènera …
Une artiste qu’il fait du bien à découvrir!

Prochaine exposition:
« Le petit singe qui tire la langue au serpent, What do you do to me said the lovely Lady of the Roses »
à La Blanchisserie: 24, rue d’Aguesseau 92100 Boulogne-Billancourt vernissage le 11 décembre 2013, 18h-23h

ET

« Home sweet home » appartement éphémère avec expo & shop le 13 décembre 2013 de 18h-22h les 14 – 15 décembre de 13h-21h à Obrose: 11, rue Saint Bernard 75011 Paris

www.nathalieharvey.com

Anselm Grün

Anselm Grün est comme une vieille connaissance. Mes parents sont depuis une vingtaine d’années des lecteurs assidus de ses livres. Il m’a donc accompagné tel un visiteur régulier dans notre salon où il m’est arrivé de feuilleter ses oeuvres.

 
Anselm Grün est un moine bénédictin qui vit depuis plus de 40 ans dans le monastère Münsterschwarzach en Bavière, en Allemagne. Mais ce moine est devenu grâce à ses livres le religieux le plus populaire d’Outre-Rhin.
Des livres qui ne s’adressent pas forcément aux croyants et convaincus de l’église, mais qui sont surtout lus par ceux qui sont loin de l’église, qui ne s’y reconnaissent pas, ou qui s’en sentent exclus.
Père Anselm est devenu la voix de ceux qui sont en quête de sens, de spiritualité, de ceux qui se cherchent.

 
Ma vraie rencontre avec Anselm Grün a eu lieu grâce à un producteur hors du commun: le très regretté Alexandre Fronty de Zoulou Compagnie.
Alexandre, avec une curiosité vive et un regard bienveillant pour l’être humain, était devenu au fil des ans un spécialiste pour les émissions spirituelles. En 2010, nous avons évoqué la possibilité d’un film sur Anselm Grün.
Comme souvent, ce projet a mis du temps à se réaliser. Mais le CFRT « Le Jour du Seigneur » a souhaité co-produire le film en 2011.

 
Ma belle rencontre avec Anselm Grün est donc née de la confiance que m’a accordé Alexandre pour réaliser ce film. Je lui en serai toujours reconnaissante, ainsi qu’au CFRT. Le film « Anselm Grün – Frère d’humanité » a été diffusé le 30 décembre 2012 sur France2.

 
Je remercie France Télévisions, le CFRT et Zoulou Compagnie d’avoir pu utiliser les images tournées pour « Anselm Grün – Frère d’humanité » afin de réaliser le portrait sur ce site. Un grand merci à Geneviève Cosson, qui m’a tant aidé dans mes démarches, et qui perpétue si courageusement l’oeuvre d’Alexandre …

 
Notre tournage a eu lieu en hiver et printemps 2012. Au fil des semaines, mon caméraman Björn Kathöfer et moi avons découvert un homme d’un humanisme extraordinaire.
Son ouverture d’esprit, sa joie et sa bonté nous ont touchés. Son humilité et sa sagesse nous ont impressionnés.
Au fil de nos échanges ouverts et sincères, un lien amical s’est créé.

 
La grande tolérance et la liberté de ton d’Anselm Grün sont étonnants pour un homme de l’église.
Et nous avons pu voir à quel point sa vie est dédié à l’Autre: l’amour pour son prochain n’est pas une bonne parole chez Anselm Grün. Son impressionnante oeuvre littéraire en témoigne.
Et pour apporter son soutien et sa parole aux autres, le moine fait plus de 60 000 km par an en voiture – c’est-à-dire une fois le tour du monde.

 
La rencontre avec Anselm Grün m’a profondément marquée. Par son exemple, il m’a rappelé à quel point il est nécessaire d’aller vers l’Autre – dans la compréhension et l’acceptation de sa différence.

 
Anselm et moi n’avons pas fini d’échanger depuis notre tournage. Et, je l’espère, d’autres projets naîtront de ces échanges …

 
Extrait de « Anselm Grün – Frère d’humanité »

 
Le DVD de « Anselm Grün – Frère d’humanité »

Pascale Montandon-Jodorowsky

J’ai rencontré Pascale en 2009 lors d’un tournage avec son mari, Alejandro Jodorowsky, pour l’émission « Au coeur de la nuit » sur ARTE.
Nous avons commencé un échange sur la peinture, l’engagement artistique.
Et ces échanges se sont poursuivis, même après le tournage. Au cours de nos entrevues, j’ai pu découvrir deux personnes exceptionnelles, et la belle histoire d’amour qui lie Pascale et Alejandro.
Nous sommes devenus amis.

 
En 2010, je leur ai proposé d’en faire un film, « Les Amants du Tarot ». J’ai commencé à les accompagner lors d’évènements importants avec la caméra. C’est en vue de ce projet documentaire que nous avons réalisé une série d’entretiens.
Le projet documentaire n’a pas vu le jour pour l’instant, à défaut d’un producteur et d’un diffuseur.

 
En ce moment (septembre 2013), Pascale expose ses photos du film « La Danza de la Realidad » de son mari Alejandro Jodorowsky à l’UGC Ciné Cité des Halles à Paris. Pascale a réalisé les photos officielles du film dont elle a également créé les costumes.

 

Elle signe avec « La Realidad de mi Danza » son premier livre qui est publié par la maison d’édition BAOBAB en trois langues simulatanément: français, anglais et espagnol. Il est en vente à Paris à librairie de la Fondation Cartier, ou sur le site américain de Amazon.

 

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Interview intégrale de Pascale Montandon-Jodorowsky

SIMONE : On va parler de manière concrète de toi et de ton travail d’artiste. Tu as fait un livre, il n’y a pas longtemps, où tu retraces toute ta vie d’artiste, d’enfant jusqu’à maintenant « La realidad de mi danza ». Comment est ce que toi, tu vois ton propre cheminement d’artiste ?

 
PASCALE : Déjà, ça n’a pas vraiment été un choix, aussi loin que je m’en souvienne, je n’ai pas vraiment décidé d’être artiste dans la mesure où je suis convaincue que ça ne se décide pas et que c’est plus un état qu’une fonction. Cela fait partie des choses qui font partie de soi, comme une manière d’être, d’exister, comme une nature propre. Après, évidemment on ne peut pas être artiste sans travailler, sans s’y consacrer ni sans engagement. Mais au fond avant même que je ne réfléchisse à même la notion d’un métier, ou avant d’avoir une idée de comment fonctionnait la société, enfant, je me souviens à quel point il était pour moi absolument naturel et évident que c’était ma vie. C’était pour moi une manière d’exister, de m’exprimer, et ça devait le rester. Je n’imaginais pas un seul instant que cela puisse en être autrement. C’est la première des choses.
Quand j’étais enfant, c’était comme une prolongation de ma pensée, plus qu’un moyen de communication, c’était ma manière de m’exprimer. J’avais une certaine facilité, je n’avais donc pas forcément la notion d’effort dans le travail mais en grandissant, je me suis rendue compte de la valeur de l’effort, de la nécessité de travailler, sans compter, mais surtout, en réfléchissant à l’expression, la nature de l’expression, et surtout quelle était la mienne… ce qui était absolument nécessaire, c’était la notion d’intégrité, d’honnêteté, d’être au plus près de soi, toujours, et de ne jamais accepter quoi que ce soit qui pourrait m’éloigner de ça. Evidemment, c’est très difficile dans une société comme celle-là. Mais pour moi, c’est absolument indissociable de l’état d’artiste, la vérité.

 
SIMONE : Comment est ce que tu as pris conscience de tout ça ? Tu parlais de ton enfance, de cette manière de t’exprimer … à quel moment est ce que tu as réalisé que c’était ton chemin, que tu allais en faire ta vie ?

 
PASCALE : A l’école au fond, parce que c’est le premier endroit où l’on est confronté à la société, aux autres, et c’est là où on vous fait comprendre qu’il faut s’intégrer à la société, qu’il faut avoir un métier… et moi, je me sentais très éloigné de tout ça. Schématiquement on vous dit « voilà comment le monde fonctionne, et voilà qui tu es. Il faut apprendre à s’adapter au monde tel qu’il fonctionne ». Et ça en s’oubliant forcément, parce que si vous prenez une voie qui ne correspond pas à la norme, c’est forcément déraisonnable, et en étant déraisonnable, c’est presque impossible… Or moi je partais du principe qu’on réussit mieux quelque chose pour lequel on est fait. Et si on le fait avec amour ce n’est plus un travail dans le sens laborieux du terme, mais une activité qui est au plus près de soi, une expression de soi, et quand on y prend du plaisir, on y travaille d’autant plus et d’autant mieux. Je défendais cette idée-là. Aussi parce que je souffrais à l’école bien qu’ayant des facilités, je m’y ennuyais, je trouvais tout et tout le monde un peu trop conformiste, je rêvais toujours d’un ailleurs, d’un monde meilleur, sublimé, rêvé.
J’avais un idéal de vie qui était un idéal de littérature, un idéal amoureux et artistique qui était exalté, de l’ordre de quelque chose de mythique. Et j’étais convaincue que c’était réalisable, pour moi il n’était pas question d’accepter un autre mode de vie que celui-là mais j’avais bien conscience que pour l’atteindre, il fallait travailler très dur, et m’y atteler de toutes mes forces.

 
SIMONE : Un idéal mythique romantique, qu’est ce que tu veux dire par là ?

 PASCALE : C’est au fond être ce que l’on dit, se donner la possibilité de vivre ce que l’on rêve, et d’être ce que l’on fait. Qu’il n’y ait pas de scission, se donner la possibilité d’accomplir ses rêves …

Alignement d'astres © Pascale Montandon

Alignement d’astres © Pascale Montandon

La chair des astres © Pascale Montandon

 

SIMONE : Je trouve que c’est important, ce milieu mythologique, cette vision idéaliste que tu avais et que tu as toujours …

 
PASCALE : Oui, vivre ses rêves, réaliser ses rêves. Et les accomplir, se donner la possibilité de se construire un monde, une vie à son image. Parce qu’on vit dans un monde où malheureusement on veut vous inculquer ce qui est du domaine du possible et de ce qui ne l’est pas. Je trouve dommage de poser ainsi des limites. Moi, lorsque j’étais enfant, ma mère me disait toujours que « pour atteindre la colline, il fallait regarder la montagne ». Et je l’ai appliqué à la lettre.
Je dois aussi très probablement avoir une nature un peu romantique, exaltée, je ne sais pas, mais sans absolument aucun doute, avec idéalisme et peut-être de l’innocence, j’ai toujours pensé sincèrement, qu’il pouvait ne pas y avoir de limite à ce que l’on pouvait réaliser et à ce que l’on pouvait rêver, et que la vie telle que je pouvais la rêver c’était la vie que je pouvais avoir.
 

SIMONE :Quand tu parles de ces rêves, et de cet univers, de vivre ce en quoi tu crois, toi c’était quoi ta vision de l’époque ? A quoi tu croyais ?
 

PASCALE : Ce n’était pas forcément quelque chose de très défini, mais en tout cas, c’était sans limite. Le plus loin, le plus haut. Je ne voulais pas me poser de limites, et surtout, je voulais croire qu’il était possible de ne pas accepter de compromis.
En fait, quand j’étais enfant ou adolescente et que je lisais des romans ou des textes mythiques, des lectures très fortes, très idéalistes, j’avais la sensation parfois que ça s’adressait à moi. Non pas de manière égocentrique mais au fond je pensais et je pense toujours qu’à chaque coin de rue, à chaque lecture, on peut trouver des choses qui nous sont adressées directement, et qui nous mettent sur le chemin. Je voulais rester ouverte à ça, ouverte aux signes que m’indiquait la route sans a priori, et sans me limiter à une notion de ce qui serait raisonnable, possible ou pas.
Pour moi il n’y avait pas de notion d’impossibilité, tout était possible, j’attendais juste de découvrir ce que le cosmos, la vie, l’univers, le destin, appelle-le comme tu veux, allait m’apprendre et m’offrir.
Pendant très longtemps, j’avais la sensation que je vivais dans une sorte de projection. Comme si j’étais dans une espèce d’antichambre, et que ma vie réelle n’avait pas vraiment encore commencé, et je me préparais, comme un soldat ou un moine, un samouraï ou un guerrier, à entrer sur le champ de bataille, à commencer la vraie vie. Je ne me souviens pas exactement depuis quand, j’ai la sensation aujourd’hui d’être dans le train. Tout en ayant envie et besoin de réaliser beaucoup de choses, en tout cas, je suis dans mes rails. A la juste place, ni plus ni moins.
 

SIMONE : Moi, j’aime beaucoup l’idée qu’il y a des choses qui t’ont ouverte comme ça. Des lectures, appelons ça des signes, à défaut d’avoir un meilleur terme. Est ce que tu as quelques exemples de choses qui t’ont formée, ouverte, qui t’ont mise sur ces rails-là ?

 
PASCALE : Oui, il y a eu « Les lettres à un jeune poète » de Rilke, ça a été ma bible pendant assez longtemps. Ca fait très longtemps que je ne l’ai pas lu… je ne saurais pas dire si ça me procurerait la même chose aujourd’hui, mais en tout cas pour moi, beaucoup de choses étaient là. Dans l’engagement artistique, dans l’expression artistique. Il y a quelque chose qui m’est resté, Rilke écrit, – j’espère que mon souvenir ne l’a pas déformé -, que si l’on imagine que la vie est comme une pièce obscure avec une fenêtre, la plupart des gens passent toute leur vie à proximité de la fenêtre, de la lumière. Et que seules quelques personnes acceptent d’aller dans tous les recoins de la chambre, même les plus obscurs… Ça m’a beaucoup marqué.

 
SIMONE : Et toi, tu es allée dans les recoins sombres ?

 
PASCALE : Oui. Oui, je n’ai pas eu peur.

 
SIMONE : Et qu’est ce que tu y as découvert ?

 
PASCALE : Je ne sais pas si c’est quelque chose qu’on peut nommer, c’est très diffus, c’est lié à la connaissance de soi, et à sa place, vis à vis de soi-même, vis à vis des autres … et ça m’a aidé dans mon expression, ça m’a aidé à ne pas avoir peur, à comprendre que la lumière n’existe que par rapport à l’obscurité, que le bien et le mal se confondent, que les choses ne sont pas toujours telles qu’elles ne paraissent. C’est aller dans les recoins les plus sombres pour mieux revenir à la lumière. Les choses sont complémentaires, elles ne s’opposent pas.

 

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SIMONE : Et pour créer ? Où est ce que tu puises ton énergie, ton inspiration ?

 
PASCALE : Je ne sais pas comment ça fonctionne. Si l’on est inspiré par quelque chose d’extérieur, ou si les ressources sont en nous. Moi, j’aime à penser que l’enfant qui vient de naître sait tout, connaît tout et que la vie, les découvertes, les rencontres vont révéler ce qu’il porte en lui. C’est très mystérieux… il y a des choses qui sont très récurrentes, des choses me touchent plus que d’autres… quand je démarre un travail, je ne saurais pas dire exactement comment cela se déclenche, mais je sais que le travail en lui-même me le fait découvrir au fond.

 
SIMONE : Quand on voit tes grands tableaux, on se demande : est ce que tu as une idée de la toile finie quand tu commences ? Ou bien est ce que c’est juste une idée, un éclair, une inspiration d’un début, et ça se développe plus tard ? Comment est ce que tu appréhendes la peinture ?

 
PASCALE : Ce qui est intéressant dans la réalisation d’une œuvre, c’est le processus créatif. Même si je voulais penser dans sa totalité une peinture, un dessin ou quelque création que ce soit au départ, je ne le pourrais pas. Dans mon cas, ça ne marche pas comme ça. En le faisant, le processus créatif nous emmène forcément à un endroit qu’on n’avait pas prévu, parce que c’est une perpétuelle découverte, à chaque trait, chaque couleur, c’est un processus, et puis aussi parce que sinon, au fond ça ne serait qu’une réalisation. Et dans mon cas, ça ne marche pas comme ça. C’est vraiment une progression, qui nécessite autant une intervention de ma part que de laisser le travail me mener, m’emmener.

 
SIMONE : Est ce que tu as vu le film sur Gerhard Richter que nous aimons beaucoup toutes les deux ? Dans le film, on le voit travailler sur ses grandes œuvres ; on suit le processus créatif. Et ce que j’ai trouvé intéressant dans le film, c’est qu’en réalité lui ne sait pas, il continue tant qu’il a l’impression que ce n’est pas fini. Il n’y a pas d’intention au début de faire les choses de telle ou telle manière. Souvent, il se dit au début qu’il va faire comme ci ou comme ça, mais ça ne marche pas. C’est le tableau vraiment qui le mène vers quelque chose. Est ce que tu as l’impression que c’est un peu comme ça pour toi ?

 
PASCALE : Oui, bien sûr. Je crois que chaque artiste a son fonctionnement intime propre, mais oui, je me sens très proche de ce qu’il dit là. Absolument. C’est comme un fil qu’on tire au fond … on révèle le travail qui naît sous nos yeux… quelque chose comme ça. Pendant longtemps, ce qui m’intéressait en peinture, c’était de donner la sensation que le travail apparaissait. Comme s’il y avait eu très peu d’intervention de ma part. Au fond, de laisser oublier, de faire oublier le geste, la technique, pour que ma main disparaisse au profit du travail seul. Comme une apparition. De sorte que j’ai la sensation d’être au service du travail, de l’aider à apparaître, et de ne pas avoir le contrôle sur quelque chose que l’on aurait décidé de manière définie et absolue au départ. Et au fond, quelque part, je pense que de la même manière, les choses essentielles ne se décident pas… on ne décide pas d’aimer, de tomber amoureux, l’amour vient à toi. Et au fond dans le travail il y a quelque chose de cet ordre-là, quelque chose qui ne se décide pas, qui ne se contrôle pas, mais il faut être suffisamment fort pour l’aider à apparaître, sans le contrôler… quelque chose comme ça qui au fond, est aussi un acte d’amour, un acte de création d’une oeuvre personnelle.

 
SIMONE : Qu’est-ce que la création à avoir avec tout ce que l’on a en tant qu’artiste à l’intérieur de soi ? Pour toi, qu’est ce que ça exprime, ta création ?

 
PASCALE : J’aime à penser que c’est un miroir de moi-même, et bien au-delà. Puisque ça projette des choses dont je ne suis moi-même probablement pas consciente. En tout cas je ne le fais pas de manière volontaire. L’un des professeurs d’arts plastiques que j’ai eu, exposait dans ses cours les travaux des élèves, et chacun devait parler du travail des autres, et quand lui le faisait, il en donnait des interprétations qui nous avaient nous-mêmes échappées et dont on n’avait nous-mêmes absolument pas conscience. J’aime l’idée que le travail reste mystérieux y compris pour celui qui l’a fait et que les interprétations n’en sont pas limitées, cernables… on donne des clés, mais on ne l’enferme pas dans un propos, un discours. Et au fond, une œuvre vraie échappe quelque part au sens. Et … c’était quoi la question ?

 
SIMONE : Ce que tu mets de toi dedans et ce que tu voudrais exprimer …

 
PASCALE : Au fond, pour moi c’est un peu exprimer l’invisible, rendre visible l’invisible. Quelque chose qui ne se dit pas. Quelque part, quelque chose qui ne se voit pas non plus. Et en ça, ça vient toucher, chercher quelque chose d’extrêmement profond et mystérieux de soi, qu’on n’arrive même pas soi-même à nommer, à expliquer. C’est pour ça que c’est difficile de parler de son propre travail parce que au fond, ça reste un mystère pour soi, et je pense que ça doit l’être. On se trouve être comme un passeur d’un mystère qui va aussi révéler quelque chose du mystère de l’autre, celui qui regarde, tout du moins si ce travail a une utilité. Et c’est en ça que pour moi la notion de sacralité dans l’art, non pas dans un sens religieux, mais dans un sens sublime, métaphysique, spirituel, dans ce qui échappe au sens, est absolument essentiel. Si on dénonce quelque chose, il y a la politique, la sociologie, le journalisme pour ça. L’art doit mener ailleurs. Pas forcément pour quelque chose de nécessairement rassurant, loin de là, mais …. L’art doit à mon sens, bouleverser… en s’adressant à la part la plus sublime et la plus pure de chacun, c’est cela que l’art doit révéler, le meilleur de chacun. C’est par là que je peux moi aussi accéder à la part la plus profonde, la plus sublime et la plus mystérieuse de moi-même… et pouvoir donner le meilleur.

 

"La Danza de la Realidad", costumes et photos Pascale Montandon © Pascale Montandon

« La Danza de la Realidad », costumes et photos Pascale Montandon © Pascale Montandon

"La Danza de la Realidad", costumes et photos Pascale Montandon © Pascale Montandon

« La Danza de la Realidad », costumes et photos Pascale Montandon © Pascale Montandon

SIMONE : Ce qui m’intrigue dans tes différentes formes d’expression artistique, c’est que je me dis qu’il y a forcément un lien avec des influences, des personnes, que tu as rencontrés sur ta route…

 
PASCALE : En fait, quand j’ai quitté l’école et que j’ai commencé à me consacrer à l’art, à ne m’exprimer que de cette manière-là, j’ai abordé plusieurs expressions, mais la peinture est toujours restée ma colonne vertébrale parce que j’avais au début le sentiment qu’il fallait m’atteler à une chose pour la faire le mieux possible puis j’ai très rapidement, et pendant très longtemps eu la conviction que le support pouvait changer, tout en gardant le même processus, et d’ailleurs, il y a des parallèles très forts entre les expressions, par exemple en musique comme en peinture, on parle de rythmes, de couleurs, de tonalité, de contrastes, etc … il y a un vocabulaire commun et une relation évidente entre ces expressions, et c’est cette relation-là qui m’intéressait. Même si je restais principalement axée sur la peinture. Je croyais vraiment à cette relation-là et c’était ça qui m’intéressait. Et j’imaginais que plus tard lorsque j’en aurais la possibilité, je travaillerais là-dessus. C’est la raison pour laquelle j’ai toujours été passionnée par l’opéra, parce que c’est un art global qui fait fonctionner toutes ces expressions ensemble, la musique, la peinture, la scénographie… où l’on se donne parfois la possibilité de le faire de manière presque abstraite, tout du moins dans des mises en scène un peu modernes, ou aussi dans la danse contemporaine…
C’est la raison pour laquelle j’ai commencé à faire de la scénographie, parce que j’avais le besoin de sortir des limites du cadre de la peinture, de travailler directement sur l’espace, en faisant de la scénographie j’ai fait des costumes, et de là, ça s’est enchaîné… Et aujourd’hui, en abordant plusieurs expressions, cela me confirme que, effectivement, cette relation, cette interaction entre les expressions m’intéresse vraiment, il y a de toute façon là quelque chose qui me touche, dans le livre c’est le même principe, même si c’est sur un support classique, il s’agit d’une interaction entre les textes et les images. Et puis aussi, je me suis rendue compte qu’au fond, mon expression propre se trouve probablement là, c’est à dire d’aborder des expressions qui ne sont pas forcément mon vocabulaire premier, mais de les aborder avec une virginité qui me fait par exemple faire de la photo comme ne le ferait pas un photographe, faire de la scénographie plutôt comme un plasticien, et d’écrire comme un peintre, voilà … au fond, c’est là que se trouve probablement mon identité quelque part.
Pendant très longtemps, j’allais à l’opéra, écouter de la musique ou rencontrer des œuvres comme à un rendez-vous très important. Les œuvres étaient pour moi comme des personnes, parfois même plus importantes que des personnes… Dans la mesure où j’attendais d’être bouleversée, parfois je pouvais être déçue ou étonnée mais j’avais cette espèce de soif de toucher des zones de… comment dire … de s’ouvrir l’âme. Et si on me demande à quoi ça sert, ça sert à ça.
J’avais cette espèce de vision fantasmée quand je faisais des expositions que j’aurais voulu que les gens s’arrêtent devant mes peintures, tellement bouleversés qu’ils en pleureraient… Au fond, c’était ça. Parce que c’est ça que j’attends moi, quand je vais voir des œuvres. Ce n’est ni de m’amuser, de trouver ça sympathique ni de même de choquer ou d’être choquée, c’est d’en sortir absolument bouleversée. Pas indemne, en fait. Et on trouve ça… Il y a des rencontres avec des œuvres, où tu as l’impression que ta vie s’arrête. Et moi, j’ai cette sensation que… je ne peux pas savoir exactement ce que je ferai le lendemain mais… au fond, le but ou l’idéal c’est ça. Au fond, faire une œuvre qui bouleverserait la personne qui la verrait au point de… d’avoir cette sensation que le cœur s’arrête, la vie s’arrête, tu vois, parce que c’est ce que je cherche, moi, quand je vais vois les oeuvres.

 
SIMONE : C’est une belle idée. On attend effectivement d’être bouleversé.

 
PASCALE : Je me souviens quand à certaines lectures quand j’étais adolescente, parfois, je lisais, je m’arrêtais, je ne voulais pas que ça ne reste qu’une lecture, pour moi ça s’adressait à moi, dans la mesure où c’était une indication de vie. Ça ne pouvait pas rester abstrait. Donc, j’ai tout appliqué à la lettre. Jusqu’à la première fois où j’ai lu un livre d’Alejandro, je me suis arrêté, je ne pouvais pas passer à côté de ça parce que là, pour le coup, j’avais la certitude que ça s’adressait vraiment directement à moi. Et puis, il y a des œuvres et des positions d’artistes, qui vous confortent ou qui vous donnent une direction, et qui sont comme des exemples.
Je me souviens de Zoran Music, qui était un peintre qui a beaucoup peint sur les camps de concentration, il a été interné à Dachau et en a fait des séries là-dessus, il a peint beaucoup sur … ces peintures de personnages, pour moi,… m’ont beaucoup bouleversée à l’époque. Il y avait eu une rétrospective au Grand Palais quand j’étais adolescente, et il se trouve que curieusement, un jour, le jour où j’y suis allé, je l’ai rencontré, mais ce n’est pas ça le plus important… J’avais lu un petit livre d’entretien avec lui, et j’avais vu un documentaire sur lui qui m’avait beaucoup frappé où il disait que parce que c’était son tempérament, il travaillait beaucoup dans la solitude. Beaucoup sur la figure humaine, beaucoup sur la solitude. Il a fait des séries sur l’atelier, des personnages seuls, dans des espaces obscurs, une peinture très introspective. Il disait qu’en peinture, en art, on devait être seul. Et que c’était vraiment une rencontre avec soi-même, qu’il ne fallait accepter absolument aucun compromis, que même travailler pour une exposition était quelque chose de faussé, parce qu’on ne devait pas travailler pour ça mais qu’on devait travailler pour le travail. Il poussait même les choses plus loin encore en disant qu’écouter de la musique pendant qu’on travaillait c’était encore trop… parce que c’était presque comme si on était avec quelqu’un d’autre…
Sans pour autant l’appliquer à la lettre, pour moi, c’étaient des exemples très importants. C’étaient des artistes comme lui qui n’étaient ni des poseurs, ni des carriéristes, ils ont été reconnus pour leur œuvre, mais ils avaient une vraie position d’artiste absolument intègre, en n’acceptant aucun compromis. Pour moi, ça c’était l’exemple.

 
SIMONE : Et toi, Pascale, qui est-tu ?

 
PASCALE : Je ne sais pas … ça me fait penser à Alejandro qui dit que quand on vous pose une question sur vous-même et que l’on est amené à se définir, c’est comme se dédoubler et devenir une deuxième personne face à soi-même, du coup … c’est difficile de répondre à ça… En tout cas, j’essaie, vraiment, je m’évertue et je m’applique, mais sans y penser à chaque seconde et à chaque instant parce que j’ai l’impression de le faire naturellement… d’être toujours le plus fidèle à moi-même et le plus honnête vis-à-vis de moi-même. Ça c’est vrai.

 
SIMONE : Et ça, on le sent, on le sent vraiment … merci beaucoup, Pascale.
 
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